
Les Gardiens de la Révolution maintiennent actuellement le blocage du détroit d'Ormuz malgré les démentis américains
Six jours après la signature du mémorandum d'entente américano-iranien à Genève, les Gardiens de la Révolution ont annoncé la fermeture du détroit d'Ormuz à tout trafic maritime, invoquant des violations du cessez-le-feu par Washington et Jérusalem. Washington dément fermement : Trump, CENTCOM et le vice-président JD Vance affirment que le détroit reste ouvert et que des navires y transitent sous surveillance américaine. Ce désaccord n'est pas qu'une querelle de chiffres : il met en lumière une fissure profonde sur l'interprétation même de l'accord du 17 juin, et soulève la question de qui contrôle, demain, l'artère énergétique la plus critique de la planète.
Deux lectures inconciliables d'un même accord
L'accord du 14-17 juin prévoyait, selon les résumés disponibles, qu'Iran « ouvre » le détroit et que les États-Unis lèvent leur blocus naval sur les ports iraniens dans un délai de 30 jours, avec une restauration proportionnelle du trafic. Mais les deux parties n'en tirent pas les mêmes conclusions. Selon l'Institut pour l'étude de la guerre (ISW), les médias affiliés aux Gardiens de la Révolution ont annoncé dès le 15 juin qu'Iran suspendrait la perception de « frais » pendant 60 jours, avec l'intention de reprendre la facturation de « frais de service » à l'issue de cette période.
Le vice-président Vance avait lui déclaré le même jour que les États-Unis attendaient que le détroit reste ouvert « de façon gratuite et permanente ». Trump a été plus direct encore, affirmant sur Truth Social : « Il n'y aura AUCUN PÉAGE dans le détroit d'Ormuz pendant les 60 jours du cessez-le-feu, ni après l'expiration de cette période, sauf s'ils sont imposés par et pour les États-Unis d'Amérique. » Deux déclarations, deux réalités.
L'ISW souligne que le texte intégral de l'accord n'a pas été rendu public, ce qui rend impossible toute vérification des interprétations concurrentes. L'institut précise qu'une victoire d'interprétation iranienne sur ce point constituerait « une victoire stratégique significative pour l'Iran si cette lecture devenait la réalité reconnue ».
Devenir « gardien » du détroit : la stratégie derrière la fermeture
La fermeture annoncée samedi par le commandement central Khatam al-Anbiya a été qualifiée de « première étape », en riposte à ce que Téhéran décrit comme des violations du cessez-le-feu, notamment la présence militaire israélienne continue au Liban-Sud et le retrait incomplet des restrictions navales américaines. Mais les analystes voient une logique plus structurelle.
Andreas Krieg, maître de conférences au King's College de Londres, l'a formulé ainsi dans The New Arab : « Je cadrerais le mouvement iranien dans le détroit d'Ormuz comme une tentative de convertir un levier de guerre en autorité de temps de paix. Ce qui semble changer maintenant, c'est qu'Iran ne se contente plus de menacer la disruption ; il cherche à formaliser un rôle de gardien du passage dans le détroit. »
Cette ambition est documentée. Selon le Washington Institute, Téhéran a créé une Autorité du détroit du Golfe Persique (PGSA) dont l'objectif serait d'établir des « faits sur le terrain » avant que tout accord ne se solidifie, d'extraire des concessions et de normaliser un droit de veto iranien sur les flux énergétiques mondiaux. Le chercheur Farzin Nadimi note que Téhéran vise aussi à étendre sa supervision jusqu'aux eaux émiraties et à instaurer des protocoles communs avec Oman pour la « gestion » de la voie d'eau. L'Oman et l'Iran discuteraient d'un système de transit monitoré avec frais, que Trump a jusqu'ici rejeté.
Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Esmaïl Baghaï, avait lui-même affirmé le 15 juin qu'Iran et Oman allaient « gérer le trafic dans le détroit, fournir des services maritimes et percevoir les frais correspondants ».
Ce que ce bras de fer change pour l'économie mondiale
L'enjeu est colossal. Selon la Bibliothèque de la Chambre des communes britannique, environ 20 % du pétrole mondial et 20 % du GNL transité annuellement par le détroit, soit quelque 3 000 navires par mois avant le conflit. Depuis le début de la crise, le trafic de brut a chuté de 95 % et celui de GNL de 99 %. The New Arab, citant l'Organisation maritime internationale, recense plus de 1 500 navires et environ 20 000 marins bloqués dans le Golfe Persique. Le trafic était tombé d'environ 130 navires par jour à une douzaine.
Ces données illustrent que la « fermeture » n'est pas une nouveauté absolue : le détroit était déjà largement paralysé. Ce qui change avec l'annonce de samedi, c'est sa signification politique. Avant le 17 juin, le blocage relevait d'une logique de guerre. Désormais, il intervient après la signature d'un accord censé rouvrir la voie d'eau, ce qui place la responsabilité de l'entrave explicitement sur l'Iran et crée un contentieux direct avec Washington sur l'exécution de l'accord.
Zee News rapporte que Téhéran a également suspendu les discussions nucléaires prévues, invoquant les mêmes griefs. Cette double suspension, maritime et diplomatique, réduit la fenêtre dans laquelle les 60 jours du mémorandum étaient censés produire des résultats.
Le Washington Institute souligne que le contre-blocus américain avait déjà amputé les exportations pétrolières iraniennes de plus de 80 %, avec des pertes quotidiennes de revenus se chiffrant en centaines de millions de dollars. L'Iran dispose d'une réserve de trois à quatre mois en stockage flottant et terrestre hors de la région, selon la même source. Cette pression économique symétrique constitue la toile de fond dans laquelle se joue le bras de fer d'interprétation : les deux parties ont des raisons de négocier, et des raisons de tenir.


